Chroniques des Dryades  

8 janvier 2003 (Istanbul, Turquie)

Alors ce réveillon, Monsieur ?

Je gravis pas à pas, princesse à mes côtés, la colline génoise, suivant - envieux regard ! - un couple de sherpas à la démarche allègre. Du pont de Galata jusqu'à la Tour du Christ, fiertés de Karaköy et de Pera la noble, je souffrais en silence, le corps lourd et repu : d’orientales agapes m’avaient laissé fort las !

Du sommet de la tour je découvrais les joyaux de l’âme byzantine, le conquérant Topkapý, la mer de Marmara, plus bas la Corne d’or. Les yeux vers le couchant, mon berceau, mon enfance, je songeai que ces jours si sereins entre amis, marquaient de leur tendresse la charnière de ma vie. Mais qu’elle est courte l’histoire du pèlerin mortel face aux splendeurs ottomanes érigées au nom de Soliman, le Grand, le Magnifique et de ses frères sultans !

Je me laissai charmer par les sons enjôleurs du ùd, du nay, du saz qui retentissaient sans fin dans la rue d’Istiklal. Je rêvais, yeux mi-clos devant les arabesques, ferveur apprivoisée, nées de l’agile calame d’un calligraphe dansant. Ô roseau vagabond, grimoires amoncelés, thé brûlant, mains calleuses, tulipes enluminées, entrelacs à la gloire du prophète, combien d’heures passées dans la pénombre du bazar !

Hélas ! La gourmandise, m’emporta de nouveau. Le marché égyptien m’ouvrit bientôt ses bras. Epices colorées, infusions enivrantes, fruits secs riches à souhait, offerts à profusion n’eurent pourtant point l’heur d’attirer mes papilles et je me tournai vaincu vers ces plateaux de cuivre, lourds de leur fardeau de miel, baklavas diaboliques…

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20 décembre 2002 (Arzier, Suisse)

Vous voici réfugié aux Dryades, Monsieur...

L'été fut long Flavius et l’automne éprouvant ; à l’entrée de l’hiver, mon âme, tout comme mon corps, lassée, a besoin d'une pause. Sans relâche ici, puis là, là-bas, ailleurs enfin, plus loin encore nous courûmes, poursuite de plaisirs, rencontre d'autres mondes, altérité surprise ou parents retrouvés, ou amis, ou proches, trop souvent délaissés dans le tiroir caché de notre infidèle mémoire, bien au chaud dans nos cœurs mais si loin, si loin… trop loin de l'étreinte de nos bras.

Il est ainsi venu le temps de la méditation solitaire. Projeter le passé sur l’écran des regrets ou suivre assidûment le fil de souvenirs tendres ? Construire sur les cendres un havre neuf et frais ou se griser d’un passé qui le danger estompe ?

Laisse-moi boire un verre, tu te souviens Flavius, de ce fameux cognac… Je vais souffler un peu puis, m’armant à nouveau de mon noueux makila, j’irai sur le chemin.

Qu'elle est longue la voie, ingrate et silencieuse, qui nous mène – peut-être ! –, à cette fuyante sagesse… Nous y aspirons pourtant. Mais qui peut prétendre ici connaître le secret d’une route sereine ? Entre la force de l'ennemi qui frappe et la faiblesse de l'ami qui déçoit, qui sait éviter les blessures, sourire sans lassitude, aimer demain encore comme il aima hier ?

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Mise à jour : 8 janvier 2003
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