Chroniques du Ponant  

 

5 juin 2001 (Lausanne, Suisse)

A tous ceux que l’on a laissé pleurer dans le noir

J’entends une enfant qui pleure, Monsieur…

Une enfant, Flavius ? Hum ! En es-tu bien sûr ? Ecoute mieux, mon bon ami. Encore, écoute.

Ecoute encore sourdre cette plainte transie, tout comme au lointain foudre et tonnerre assourdis viennent frapper tes sens et assiéger ton cœur, prélude flamme et feu à la pluie… ou aux pleurs. Est-ce bien une enfant ? Et cette retenue, cette pudeur blessée, ces tripes qui se nouent et ces deux poings serrés ? Est-ce bien une enfant ? Et cette chair à nu, cette âme déchirée, ce regard en courroux, ces yeux désespérés ? Est-ce bien une enfant ? Et ces nuits à pleurer, année après année, hurlant avec les loups, rouant son corps de coups. Ces errances nocturnes, s’épancher à la lune, souffrir à en mourir, souffrir… vouloir mourir.

Mon Flavius, maintenant, est-ce bien une enfant ?

Si oui, où est la mère ? Si non, où est l’enfant ? Frustration nostalgique des attentes gâchées, outrage pathétique des rendez-vous manqués, de dialogues brisés en combats codifiés par nos réflexes vains d’enfants bien éduqués.

Murailles. Douves profondes qui creusent des rides de colère sciant nos fronts baissés. Entrailles. Picrocholines, qui vomissent leur bile amère, de nos corps las, courbés.

Que faire ? Se taire ?

Marcher. Et regarder au loin, fuyant vers le ponant, l’envolée des hérons dans le soleil couchant. Sentir sur son épaule peser la main choisie, le souffle d’un amant, le soutien des amis. Se tourner vers la terre, avancer, laisser dire, oser rire, déclarer sans misère, libérée : « C’est ma vie ! »

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16 avril 2001 (Beaumes de Venise, France)

Quelle paix, n’est-ce pas, Monsieur ?

C’est une longue plaine, asséchée, on la croirait presque stérile si elle n'était parsemée d’ocres, de bruns et ce matin de vert, tant elle se voit battue par les coups de mistral et glaciale en hiver. Depuis le pied des Dentelles, claire frise de granit qui découpe l’horizon du côté de Montmirail et griffe les nuages lorsque le vent les pousse en hurlant vers le sud, jusqu’à la butte de Cairanne dont le clocher se dresse, arc-bouté dans le ciel tel un coq de combat, qui la domine au nord, elle court parmi les ceps, visitant sur sa route les rustiques celliers de Vacqueyras la fière, de Gigondas la noble ou de Sainte-Cécile, patronne des musiciens qui couche dans les vignes et place avec douceur leur nom sur sa portée.

Plonger dans la Provence en cheminant là-bas, c’est malgré l’apparence, s’offrir ripaille de gala et combler tous ses sens. La vue d’abord s’affole, qui se pose sans croire sur les tapis bleu lavande qui dévalent en cascades à l’ombre des coteaux, puis poursuit enivrée du sommet du Ventoux jusqu’aux ombres irisées baignant le Lubéron. Le goût aussi bien sûr, qui de chais en caveau s’affine, s’arrondit et devient exigeant en passant en cuisine, plus âpre à Châteauneuf, plus soyeux près de Beaumes. L’odorat suit bientôt, des herbes réputées jusqu’au oliveraies torturées mais solides. Et l’ouïe s’éveille enfin car le vent la bouscule, complainte déchirée, et elle attend l’été et ses rythmes légers. Enfin c’est le toucher, qui palpe et frotte sur ma peau, l’huile de Verdales broyées, la terre à Roussillon, la pierre de Vaison, les étoffes tissées.

Mais là-bas au ponant, un nuage enfle et noircit. C’est bien plus qu’un orage, une atteinte à la vie. Arrogant, prétentieux, vaniteux, ignorant, voici venir des Amériques un nouveau dirigeant, tout-puissant. Sans vergogne il balaye, par caprice, intérêt, tout espoir ou vision et d’autrui le respect. Adieu Kyoto et nos ambitions pour la planète, le Yankee pollueur exhibe ses dollars et n’en fait qu’à sa tête ! Quel triomphe pour la médiocrité lorsqu’elle peut tout acheter !

Provence, je t’aime. Tu sembles aride, tu m’es si douce. Combien de temps encore le mistral sur tes terres brûlées me fera-t-il perdre le nord ? Jusqu’à quand tiendrons-nous ? Asséchées, tes rivières, il sera trop tard pour mes prières…

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16 janvier 2001 (Waikiki Beach, Hawaii, USA)

Le ciel ! Là-bas, Monsieur !

Capturer cet instant juste avant qu’il ne passe, tisser au fil des mots une solide nasse avant que dans mon cœur le souvenir s’efface et que de la magie, la pensée ne se lasse. Au vol, en un clin d’œil, au détour d’un soupir, tresser des amours folles sur un simple sourire, respirer un parfum… vivre ses souvenirs comme si demain à l’aube, il nous fallait mourir. Courir vers l’excellence à la force des mots, inonder le silence en murmurant : « c’est beau » et avoir l’insolence de rire de ses maux, savoir forcer la chance et desserrer l’étau.

Je vois, mon cher Flavius, ce qui tes yeux attire, en frôlant l’horizon l’astre du jour étire les ombres des palmiers par-dessus la lagune, cédant la place au soir, à la nuit, à la lune. Jamais un océan ne fut si pacifique qu’en ce fou crépuscule aux couleurs diaboliques. Jamais un flamboiement ne fut plus éclectique, mêlant couleurs, parfums au rythme des cantiques des foules captivées chantant par foi païenne leurs ferventes prières à la nuit hawaïenne.

Les vahinés ondulent, les percussions s’embrasent, les corps cèdent aux péchés qui de leur poids écrasent la volonté meurtrie des passants égarés, esclaves de la nuit. Hawaii l’ensorceleuse vous souhaite mes amis, des vacances heureuses à l’abri de l’ennui…

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Mise à jour : 15 octobre 2002
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