Chroniques d'un siècle
qui s'en va...


23 septembre 1999 (Genève, Suisse)
Ce fut un long sommeil, Monsieur !
Sommeil ? Mon Flavius, je ne sais. Mais une belle sieste, comme chez nous dans le Sud, du solstice d’été jusqu’à ces douces nuits qui fleurent bon l’automne, lorsque l’équinoxe rieur gonfle les océans, que les premières fraîcheurs des rosées matinales dégourdissent nos membres ensommeillés, dormant, paresse sublimée, lovés sous des charmilles, pergolas de plaisirs.
Peut-être ai-je rêvé, assoupi malgré moi. J’ai vu d’étranges images défiler doucement devant mes yeux mi-clos. J’ai dansé en chantant avec un Arlequin fou qui sentait la sueur, les raisins et le vin et qui virevoltait entouré d’animaux, comme sortis d’un songe, dans les jardins d’Orphée. Grisé par son pouvoir de nouveau roi des fêtes, il charmait les bergères, troussait les vendangeuses, avant que de tomber follement amoureux, sous son charme olympien, de la noble Céres, déesse de l’été.
J’ai vu aussi deux astres s’enlacer sous mes yeux. La reine de la nuit invitée sur le char du maître des lumières n’hésitant pas, la folle, à lui voiler la face, arrogante passion ou péché planétaire de lèse-majesté ?
J’ai poursuivi ma tâche, avec assiduité, malgré ce grand sommeil, construisant une ville dans le coeur de la ville, attendant, essoufflé, que viennent les dimanches, mais il n’y en avait pas, du moins pas cet été . Ce sont des cathédrales qui surgissent aujourd’hui du néant de la terre et de l’esprit des hommes. Demain cette cité aux multiples facettes s’animera d’un coup et le mirage flou prendra mille couleurs. Enfants émerveillés, nous lèverons les yeux vers ces feux d’artifice, nous demandant soudain : « Sommes nous éveillés ? ».
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27 mai 1999 (Paris, France)
3 juin 1999 (Rio de Janeiro, Brésil)
10 juin 1999 (Paris, France)
Pourquoi ces yeux courroucés, Monsieur ?
Tu le sais bien, perfide Flavius. C’est ma réponse à ton propre regard, plein de reproches… Je sais, je sais, j’ai failli et n’ai pas écrit pendant plusieurs semaines alors qu’anxieusement tu attendais des nouvelles de ce siècle qui s’en va. Pour me faire pardonner, laisse-moi t’offrir ce trio de sensations enlacées, par delà les semaines, par-delà les océans aussi.
Avant-hier j’étais dans l’arène du stade, poussant, jurant, soufflant, mercenaire glorieux courant à la conquête d’un bouclier de légende. L’ovale s’envolait par dessus les défenses et puis de main en main, porté par les ahans de quinze corps mélés, s’arrachant pour un pas, un pas vers la victoire, de l’imbroglio humain, mâles muscles tendus, bestiaux enchevétrés.
Hier elle était là, couchée à mon côté, comme une offrande douce, le repos du guerrier. Sa chevelure blonde glissait sur le rivage, sourire d’ingénue jouant avec la brise et les senteurs marines. Le soleil s’arrachait, paresse matinale, en s’élevant à l’est, trouble géométrie, au-dessus de la baie, fleur d’azur, d’opaline. Des artistes manchots s’envolaient poursuivant une sphère fantasque et la ferveur enflait lorsque le cuir bruissait, lové dans les filets.
Aujourd’hui au soleil, une poussière ocrée saupoudre la blancheur immaculée des maillots. Deux funambules chauves -- ou bien sont-ils tondus ? -- fleurettistes, sabreurs, fendent l’air de leurs armes se renvoyant sans cesse une boule dorée. Mille amateurs friands de joutes élégantes tordent à l’unisson leurs longs cous emmanchés de panamas rieurs. Une ola s’ébauche et tourne et tourne encore, un combattant soupire, il ne sait pas surfer la vague bon enfant.
Ce jour là l’Ovalie communiait dans la fête, cortège bigarré de rubipèdes hilares colorant tout de rose les artères bruyantes de notre capitale. Toulouse triomphait, portefaix âpre et fier de notre grand sud-ouest. Rio de Janeiro, enfin Copacabana et sa langue divine de sable mordoré me surprirent ensuite, soupirant énivré du lever du soleil. Ce soir Roland Garros et son stade mythique couronnent un vieux Yankee, un kid de Las Vegas qui vient de terrasser un slave transcendé par les dieux de l’amour.
Que reste-t-il à faire, si ce n’est de choisir ?
Dois-je m’arc-bouter avec mes compagnons et peiner avec eux, campé sur mes crampons, pour conquérir toujours, avancer ou périr dans la boue des grands stades ? Dois-je courir, sauter, volleyer ou bondir, funambule des courts, me ruer au filet brandissant ma raquette, claquer un coup rageur, lifter avec douceur ? Ou dois-je m’étirer, tel un chat fainéant, profitant du soleil au bord de l’Atlantique sur une plage d’or de latine Amérique ?
J’hésite encore… Conseille-moi, brave Flavius.
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20 mai 1999 (Genève, Suisse)
Ce siècle s’en va-t-il vraiment, Monsieur ?
Vois-tu parfois j’en doute, lorsqu’un verre à la main j’observe la nature au détour d’un chemin. C’est une vieille vigne, plusieurs fois centenaire, sur un sol rocailleux venu du fond des âges qui donne l’élixir que je je déguste ici. Les gestes mille fois ont été répétés, enseignés aux ainés, mimés par les puînés, repris par les cadets. Et quand le benjamin sur le cep s’agenouille, sécateur à la main et tranche sans frémir, éclairant les sarments, ce sont les mêmes gestes et c’est la même foi qui guide lame et tranchant comme celle qui jadis conduisait son grand-père ou bien son bisaïeul, son trisaïeul peut-être.
Certes le temps s’écoule et nos parents vieillissent. Et les traits de nos mies cèlent une ou deux rides, entre lèvres et fossettes. Mais observe la nature qui immuablement sait retrouver l’hiver un long sommeil paisible puis soudain s’enflammer, lorsque l’avril soupire et le mai sait sourire, pour retrouver l’éclat qu’elle avait l’an passé. Eternel retour des soupirs du printemps.
Va et vient inexorable, comme vagues, ressac et marée sur l’estran.
Mais le temps passe bien, je le sais mon Flavius. Et le siècle s’en va.
Seule la poésie de ce vieux limonaire, orgue de Barberi jetée aux barbaresques, porte en elle à jamais, gravée dans ses cartons, fragiles dépliants, la nostalgie flûtée des musiques d’antan, des mélodies feutrées, douce mélancolie de jeunesses enfuies au tournant des années.
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13 mai 1999 (Genève, Suisse)
Quelle est cette comptine, Monsieur ?
Un saxo, deux guitares et voilà un trio qui sait se mettre en quatre, servant une chanteuse au sang et voix mélés de terres africaines et de francique Europe. Cinq dessins bigarrés par les enfants du quartier. Six contes -- trois indiens, deux indous, un persan portés par une odalisque tout de rouge drapée. Sept affiches glanées dans des travées grouillantes à la Foire du livre. Et huit lithographies, Miró, Dali, qui d’autre ? Peut-être Picasso, ma mémoire défaille. Neuf chaises, quelques meubles, étagères à cent sous. Soixante-quatre cases courant sur l’échiquier et le roi, qui est-il ?
Vingt-sept mètres carrés au service d’un rêve, entre Saint-Jean et lac, entre âmes et culture. Enfin deux-cent-six livres de Borges à Lorca, de Butor jusqu’à Vian, supports d’une utopie, prétextes à mille émois, substantifique moelle de la communication. Lundi soirée à thème, mardi nuit de débats, nous jouerons aux échecs si Dieu veut le jeudi. Bien souvent le dimanche nous surprendra hagards, saoulés par la musique jusqu’au bout de la nuit, ferveur des samedis. Et le roi où est-il ?
Il est là devant nous, son rêve dans les yeux, ses livres à la main. Quand un homme aujourd’hui se lance à l’aventure et harangue le ciel, réclame la culture comme tissu social, nos yeux s’embuent charmés, le message est passé. Mais que fait donc cet homme de tous ses mercredis, de tous ses samedis ? Il rentre à la maison et prend soin de sa reine, oui celle par laquelle, sa vision de gamin, ce soir s’est accomplie.
Pêcheur de poésie nichée au centre-ville
Je t’offre ce quatrain d’alexandrins fébriles
Même si mon soutien n’est qu’une aide futile
Pour ta cuaderna vía je veux faire œuvre utile.
Chemineau de ce siècle, si tu passes à Genève porté par la culture, va et pousse la porte de cet endroit tranquille, échoppe de libraire nommée Cuaderna Vía.
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Mise à jour : 15 octobre 2002
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