Chroniques d'un siècle
qui s'en va... 

6 mai 1999 (Port-Louis, Maurice)
Cette photo représente bien une île, n’est-ce pas Monsieur ?
C’est ce qu’y lisent la plupart de hommes, boussole en main, Flavius, mais pour ma part, plus même que voir je perçois là un pont, une passerelle, un lien ténu mais robuste entre deux âges, de l’esclavage à la liberté, de la monoculture - sucrière, vois cette immense mer de canne - à la diversité culturelle, d’une ère pré-industrielle terne, unicolore et aux allures presque féodales à une société de l’information et de la pensée tournée vers l’avenir, l’humanisme aussi. Car mes outils ne sont pas alignés sur les rhumbs de la rose des vents traditionnelle mais plutôt sur l’arrogante indépendance des coqs qui ornent les girouettes de mon pays natal ! Mais ne bois pas mes paroles comme tu le ferais du vin aux bacchanales, Flavius, je ne suis ni un prophète ni un prédicateur.
Ce caillou perdu est un joyau corallien jaspé posé sur l’Indien.
Ici, point des paysages embus de quelque triste plaine posée sur la pointe Finisterre noyée de crachin. Ici, à la croisée des vents et des routes maritimes, tout est à la philosophie nostalgique de ceux qui ont pour commun bagage des siècles d’histoire, de luttes messianiques et de flots saccadés d’envahisseurs risquant leurs vies -- au service d’idées pensaient les malheureux -- alors qu’ils n’étaient que de serviles bras armés bernés au profit de vils intérêts marchands.
Ecoute le sable côtier glisser sous ton pas léger et crisser entre les cordes tressées de tes sandales et remonte avec moi vers le nord-est. Quittons Port-Louis pour rejoindre Grand-Baie. Avant de l’atteindre, tourne-toi vers l’ouest à la Pointe des canonniers et laisse les embruns mascareignes, portés par les alizés depuis l’île Bourbon hâler ton visage et le couvrir de fleur de sel. Fuyant les Malheureux, rêvons à ces trésors alourdissant les panses repues des galions et des boutres qui vinrent au mouillage entre Ambre et Poudre d’or, à l’abri du Rempart.
Nous avons bien marché. Allons au Trou d’Eau douce, il faut nous abreuver, mais fuyons l’Ile au Diable qui nous guette sournois. Vois-tu au loin là-bas ? Non, car c’est impossible. Tu pourrais peut-être apercevoir Rodrigues qui s’endors déjà, grand cercle de corail. Il nous faut retourner déjà, filons vers Curepipe, la mare aux Vacoas, enfin les Quatre-Bornes, à la croisée des voies, à la croisée des temps. Derrière nous, l’Ile de France, chèrement conquise par un noble stadhouder, Prince d’Orange, maître de Nassau, deux siècles d’histoire au service des voyageurs, des conquérants.
Et devant nous, Maurice, culture aux multiples facettes, riche de son insolente jeunesse et de ses indiennes et africaines ambitions. Et cent siècles d’espoir au nom de l’intelligence et de la vision des hommes qui partagent un élixir que Bacchus n’aurait pas renié : le sang mauritien.
Vois-tu, Flavius, je ne t’ai pas menti, car c’est bien plus qu’une île, Maurice est un grand pays.
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28 avril 1899 (Achères, France)
Ne seriez-vous donc vous-même jamais content, Monsieur ?
Je comprends fort bien cette allusion, Flavius, et force est de reconnaître que tu as raison, en ce jour, de rappeler ces hauts faits à notre mémoire ! J’y étais, vois-tu Flavius, par la vertu créative de notre imaginaire poétique.
J’y suis donc, j’entre furtivement dans l’atelier. Camille est là, ours blessé tournant dans son antre, déchirant l’air de ses griffes acérées au moindre souffle indiquant une présence, d’ores et déjà présumée hostile. Il fulmine, noir de colère, en ce jour pluvieux peu propice aux exploits, maudissant encore les juges qui ne lui ont pas donné raison il y a quelques jours alors que lui savait que le mariage des forces de la nature et de l’esprit humain avait bien été consommé. N’en avait-il pas senti les vibrations chaotiques au plus profond de son être ?
Il balaie cet échec d’un mouvement de tête et se concentre à nouveau sur l’essentiel : l’épreuve d’aujourd’hui. Un instant abattu, Camille redevient conquérant, s’abreuve à la fontaine de sa vision, étanchant avec peine sa soif de progrès. Il se redresse, scrute au loin, gazelle filant vers l’horizon, l’image de son bolide poursuivant avec enthousiasme sa course vers un siècle de lumière, triomphe des millions de lucioles électriques qui illuminent ses rêves, la nuit.
Puis il se remet au travail avec ardeur, pestant contre cette Jamais Contente qui refuse obstinément de répondre à ses désirs. Surtout, ne pas s’emporter, garder le contrôle, la tête froide et vérifier un à un chaque élément, ne rien laisser au hasard en cette heure cruciale. La moindre pièce doit s’intégrer, en parfaite harmonie, dans la mécanique de l’ensemble. Le spectacle doit être total et à la réussite doit s’associer l’élégance.
Il est enfin prêt, enfourche sa monture d’acier, d’acide et de plomb. Nous sommes le 29 avril 1899 et Camille Jenatzy, au volant de La Jamais Contente, sa voiture électrique, franchit pour la première fois la barre mythique des cent kilomètres à l’heure, des années avant que le moteur à explosion ne permette un tel résultat. Laissons-le à son plaisir. Descendant de sa torpille terrestre, fébrile, trempé, il se précipite vers les juges : 105,879 km/h ! La démonstration est claire, le monde va entrer dans l’ère de l’électricité.
Qu’en est-il vraiment, cent ans plus tard ?
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22 avril 1999 (Genève, Suisse)
Vous semblez plein de ferveur, Monsieur !
En ces jours gris de pluie battante le soleil un instant a percé, déchirant de son makila ferré les brumes sombres de la cité. Depuis le lac j’ai aperçu dans la lumière cinq globes fous qui s’élançaient en un éclair vers l’astre roi. Mais très bientôt l’ondée reprit et la furtive apparition fut engloutie, clarté brisée.
J’ai arpenté la Vieille Ville, du Bourg-de-Four à Chausse-Coq, des Chaudronniers à Saint-Antoine à la recherche des hampes d’or. Chou blanc. Point n’ai trouvé. Et pluie de courir l’asphalte et ruelles encore de s’assombrir, coupe-gorge béants guettant le manant égaré, proie facile pour marauds mal intentionnés.
Mais ce matin le lac miroite de nouveau et mille feux, couleurs mêlées d’une palette azurine, inondent d’une douce bleuité l’architecture des Allobroges. Des tonalités de cobalt, ultramarines ou d’outremer sont apparues soudain visibles, cinq doublons d’or, les sphères mordorées. Cachée du chaos citadin dans une encoignure discrète j’ai enfin découvert, arrachée à la pénombre, cette église russe qui aime tant à capter des traits de feu pour en tisser des offrandes à la gloire de ses saints.
Mais mon cher Flavius l’heure tourne et je t’en dirai plus demain.
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15 avril 1999 (Genève, Suisse)
Oseriez-vous un haïkaï, Monsieur ?
En septembre advenue
Au printemps disparue
Tantôt et ores pleurée
Je l'aimais
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8 avril 1999 (Orlando FL, USA)
Quelque anecdote de vos vacances, Monsieur ?
Vois-tu mon cher Flavius, je me suis envolé pour les Pâques fleuries vers des rives nouvelles, en cette époque pieuse ou la ferveur s’empare des croyants, des fidèles, des mécréants parfois. J’avais gravées en moi des souvenirs d’icônes dressées sur de lourds chars transportés à dos d’hommes dans les rues enfiévrées de l’Espagne chrétienne. Sais-tu quel fut l’émoi que créa la Madone me souriant un soir, moi haut comme trois pommes, un vrai petit français de tradition païenne ?
C’est donc plein de ferveur que le jour des Rameaux, j’abordai l’Amérique, c’était là ma retraite, voyage initiatique, un chemin de prière, expérience mystique. Je savais ce pays austère et puritain, ses valeurs établies, gravées dans les grimoires, ysopets, apocryphes et la route tracée vers une communion qui saurait me conduire vers un élan mystique.
Mais là-bas les cortèges, les icônes aussi ne ressemblent en rien au monuments baroques que j’avais vu fleurir dans le sud de l’Europe ! J’ai vu leurs processions, lumières chamarrées sous le ciel de Floride. Dans le soleil du soir, quand l’air est moins torride, des chars multicolores se glissent dans la foule. Les ouailles enfiévrées acclament leurs idoles et hurlent dans l’espoir d’obtenir quelque obole.
Horreur, stupéfaction, leurs dieux sont zoomorphes ! Souris, canards, renards, écureuils, chiens ou lions, biches, loups ou fourmis, éléphants ou dragons. Ces dieux portent des noms que chez nous on ignore : Mickey, Minnie, Donald, Pluto, que sais-je encore ? Hollywood est le nom de leur terre promise et un certain Disney officie dans l’église.
Je crains fort que leur foi, à l’image des feux qui embrasent la nuit les lacs de DisneyWorld, ne soit que d’artifice.
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Mise à jour : 15 octobre 2002
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