Chroniques d'un siècle
qui s'en va...

18 mars 1999 (Genève, Suisse)

Vous semblez courroucé, Monsieur…

J’ai suivi les conseils des penseurs de ce monde et me suis engagé sur les voies numériques, images téléchargées, madones ou Jocondes et séquences cryptées d’énivrantes musiques. J’échange des courriers qui voguent à tous vents, foehn, simoun, tramontane, khamsin ou harmattan, j’édite des messages qui filent sur le net, défiant la gravité, de Biarritz à Phuket, ma poésie s’envole en deux femtosecondes, en un éclair binaire scintillement d’une onde.

L’accès à l’information se fait par autoroute, nous suivons ses canaux sans un iota de doute, cliquant sur une icône, aussitôt orientés. La lumière nous guide, nous l’avons maîtrisée, le temps est notre allié, il est apprivoisé. Un seul clignement d’oeil voilà un gigabit qui flashe nos écrans, une souris pointée et c’est l’encyclopédie qui déferle soudain. Dans notre cybermonde les grands navigateurs voyagent sans contrainte, sans souci et sans heurts.

J’ai quitté mon confort optoélectronique retrouvant ma voiture garée sous un portique. Elle est ma liberté, ma force, mon prestige, si vous vous approchez, mon regard vous fustige. Sous son cheval cabré la puissance ronronne et je vais me griser le long des quais du Rhône!

Peine perdue…

Un cycliste sourit alors qu’il me dépasse car me narguer ainsi bien sûr cela délasse. Où sont octets et bits véloces messagers alors qu’ici je peste sur ce trafic bloqué? Engorgée jusqu’au bec, Genève se lamente, les voitures s’essoufflent dans une valse lente. Depuis l’aéroport jusqu’au coeur de la ville, klaxons, moteurs stridents grondant au diapason, la ville de Calvin acclame à l’unisson le soixante-neuvième salon des fées automobiles.

Les internautes n’avaient pas tort, j’installerai demain un ordinateur de bord…

Retour aux Dryades

Toutes les chroniques

11 mars 1999 (Genève, Suisse)

Que grignotez-vous là, Monsieur ?

Il est de ces personnages qui fleurissent la ville, subtiles touches de couleur qui donnent à certains squares leur âme, à de clandestines ruelles leur saveur ou à ce vieux pont cette odeur si particulière qui jusqu’au bout de notre âge nous accompagnera, explorera les chemins de notre mémoire et projettera sur l’écran de notre regard mouillé toutes les images du film de nos souvenirs.

J’ai précisément ce matin rencontré l’un de ces personnages, planté devant la gare de Cornavin, en cet endroit grouillant de vie, au noeud du trafic des transports publics genevois, campant son activité mercantile sur le trottoir noir de monde du départ principal des autobus de la ville.

Vêtu d’une combinaison de travail bleu pétrole, trouée ça et là par un incandescent et capricieux tison, mon compagnon de rêverie portait également des gants de jardinier, curieux accessoires à première vue mais qui s’avéraient indispensables et sûrs lorsqu’un client de passage venait à s’approcher de son échoppe et à commander ses brûlantes friandises.

Car le marchand bleu vêtu vendait des marrons chauds.

Mais oui, bien sûr, vous vous en souvenez parfaitement maintenant. Cette odeur du passé. Cette odeur qui vous fait toujours tourner la tête, lorsque vous entrez dans cette rue marchande, mais d’où vient-elle donc ?

De la fête du village de votre enfance et des soirées foraines de labyrinthe en grande roue, d’autos tamponneuses en tir aux ballons, de premières étreintes sous le chapiteau du bal public en baisers furtifs derrière un carrousel bariolé. Ce sont les doigts que l’on se brûle à trop vouloir se précipiter, c’est le papier journal qui se froisse victime de nos mains trop pressées, ce sont ces lèvres grasses, gourmandise certes mais bien petit péché vite pardonné.

Ce sont encore les rires qui fusent, les regards qui se croisent enfin, puis subrepticement les corps qui se frôlent, promesses d’étreintes passionnées.

Elle avait la poitrine blanche, il était fort maladroit mais lorsque venait le dimanche, l’heure était à l’émoi.

Retour aux Dryades

Toutes les chroniques

4 mars 1999 (Genève, Suisse)

Est-ce là votre kimono de judoka, Monsieur ?

Oui, brave et fidèle, et si tu t’étonnes ne le dit point. Je me recueille en cet instant. L’heure est au vent, et au silence, à l’unisson et à l’errance.

Ce ruban, toile colorée que j’ai l’honneur ici de porter en guise d’obi japonais avec une modeste fierté n’est que mon humble contribution à l’hommage que ce soir nous rendons à celle pour laquelle en communion tous ensemble, unis, nous prions.

Flavius, comprends-tu le message de cette ceinture de sage ? Blanc, jaune, vert, bleu, marron, noir, ce sont les couleurs de l’espoir. Chaque degré un jour franchi le disciple lentement conduit sur les chemins de la sagesse : ju – do, la voie de la sagesse. Et ces degrés, marches subtiles, portent un nom que tu connais. De concert nous le murmuront pour une toute autre raison regards tournés vers sa maison : kyu.

L’art oriental est fait d’estampes, de temples d’or en bambous noirs, encres de Chine, calligraphies, haikus et nôs. Sais-tu comment dans la légende ces derniers furent composés ? Un nô c’est une pyramide : trois âges, trois vies, trois passions. Jo, ha et kyu on les dénomme. Jo l’émotion, ha la rupture, kyu la puissance. Jo-ha-kyu. Jo-ha-kyu. Joie kyu.

Et ce mal venu du zodiaque voudrait happer notre amie ? Elle est sagesse, elle est puissance, l’Orient l’affirme avec confiance. Elle est la joie, l’érudition, donne l’amour à profusion. Recule, mal, tu ne peux rien, nous sommes là sur ton chemin.

Sa chevelure feu d’artifice berce nos sourires complices et philosophes, poètes, savants en coeur avons relevé le gant : la maladie n’ira pas de l’avant car notre amour progresse triomphant. Georges, Elisa, Nelson et d’autres, Isabel, Thor et les enfants le clament haut avec ces mots d’aujourd’hui et d’avant : reviens bientôt, nous t’aimons tant.

Retour aux Dryades

Toutes les chroniques

25 février 1999 (Genève, Suisse)

Ce vin semble vous inspirer, Monsieur.

Ah, Flavius, c'est que ce flacon me vient des caves de Marcelle, honorable vigneronne de Luins. Je la revois telle que je la rencontrai lors de ma dernière visite, un jour d’hiver, comme celui-ci, il y aura un an bientôt. Je me souviens de sa complainte, dos courbé vers la terre, mains enlaçant les ceps, cherchant les bourgeons et les prometteurs sarments.

Un froid vif, noroît féroce, descendait du Jura. Il s’était joué de la frontière en coupant par la forêt du Risol et les caresses des arbres centenaires l’avaient imprégné au passage de leur empreinte, odeurs de glands, de mousses, de chataignes et de sous-bois humides tapis dans la pénombre. L’aquilon avait ensuite couru sur les pentes du Mont Risoux, dévalant jusqu’au Lieu, traversant d’un bond le lac de Joux, y puisant cette fraicheur glacée qui vous pénétrait les côtes. Délaissant l’Abbaye au nord-est, il avait bifurqué tout à coup vers le Mont Tendre, préférant la combe des Amburnex à la montée du col de Mollendruz. Il lui avait cependant fallu se résoudre à attaquer la pente et pour cela il avait choisi le crêt de la Neuve, avant de plonger vers Saint George, Longirod, Marchissy puis Le Vaud.

Il était suisse à présent. Combien de réfugiés enviaient son arrogante liberté ! Une dernière saute, par dessus Burtigny et il prenait possession des vignobles de la Côte : Bugnaux, Tartegnin, Gilly, Bursins, Vinzel et Luins enfin.

C’est ici qu’il affronta Marcelle qui pestait après cette agression qui la maltraitait, faisait craquer ses articulations usées et l’obligeait, blasphème ultime, à courber le dos, la privant ainsi de la vue qu’elle appréciait tant sur le lac, Yvoire, le golfe de Coudrée, Thonon, Evian, pays des bains et plus loin, par temps clair, Montreux et le château de Chillon, celui-là même où son homme l’avait courtisée pour la première fois, à l’occasion de la fête nationale des vignerons, il y avait bien longtemps.

Marcelle, vois-tu Flavius, balance entre deux sentiments, entre deux mondes, comme nous tous, au soir de sa vie. Elle ne sent que trop bien ses muscles las, son corps meurtri, perclus, tué. Il lui rappelle, plus qu’à son tour lui semble-t-elle, combien glisse le temps à chaque coup de rame. Et pourtant, par delà le vignoble, à quelque pas, le lac arbore fièrement son immuable sérénité, miroir des âges, inchangé.

Il faut nous y résoudre, Flavius : ce siècle qui s’en va n’emporte pas tout sur son passage au même rythme. Les fargiles humains que nous sommes doivent admettre qu'ils sont montés dans la rame la plus rapide de l'inexorable convoi des ans.

Retour aux Dryades

Toutes les chroniques

18 février 1999 (Genève, Suisse)

Nous sommes bien le 18, n'est-ce pas, Monsieur ?

Tu me taquines, Flavius ! Comment pourrais-je laisser passer cette date, à moins de n'être enfermé dans quelque retraite à l'écart du monde, isolé de tous, perdu dans un insondable gouffre obscur comme une nuit sans lune ? Une prison dans laquelle la lumière du jour ne parviendrait jamais à faire sourire les gouttes de pluie suintant le long des parois. Un abîme si profond que le temps lui-même s'y serait égaré sans espoir de retour, errant désespéré à la recherche du futur.

Car en ce jour béni une princesse aux yeux noirs est née dans le désert. La légende raconte qu'elle fut conçue à l'ombre d'un bergamotier, dans une verdoyante oasis sacrée et que depuis, comme un parfum, son regard énivre celui qui a la chance de la rencontrer. D'essence douce et fruitée, bientôt elle fut mélodie ténue, murmurée de dune en dune, portée par les hommes bleus et leurs caravanes, chevauchant le simoun tempétueux, traversant les ergs jusqu'à l'océan.

Puis elle se fit amphore, emplie d'un élixir mystérieux qu'un valeureux marin, serviteur d'un certain Gonzalo Jiménez de Quesada, ne quitta point des yeux malgré une traversée fort pénible qui conduisit la flotte castillane jusqu'aux côtes caraïbes de la fière Nouvelle-Grenade, conquise cependant. Alors elle s'endormit...

Les nuages ont traversé le ciel, les vagues ont frappé la grève, les neiges ont suivi les floraisons, les arbres ont porté leurs fruits, longtemps, très longtemps.

Puis elle est apparue à nouveau, en un 18 février encore, fruit des amours d'un chevalier latin et d'une fleur andine et de cordillère en antlantique, d'alpe en léman, de rire cristallin en baiser volé, elle est venue porter le bonheur dans ma vie.

Bon anniversaire, Madame Kronik.

Retour aux Dryades

Toutes les chroniques

Copyright © Les Dryades 2002 Tous droits réservés
Contactez-nous
Mise à jour : 15 octobre 2002
URL : http://kronik.lagrana.net/