Chroniques d'un siècle
qui s'en va...

11 février 1999 (Genève, Suisse)

Mais vous pleurez, Monsieur…

Une stalactite cristalline s’enhardit à l’orée du toit chargé de neige bleutée. Audacieuse, elle perce la longue tunique ouatée qui enveloppe le chalet d’un parfum de mystère. Tout le village retient son souffle, transi, havres isolés parsemés, perdus, à flanc d’une colline. Les bruits, étouffés, ne sont plus que murmures furtivement arpégés entre les accords tempétueux de la bise jurane. Ce matin, seul le vent du nord a encore l’arrogance de hausser le ton face à la morsure du froid. Un couple de merles, noir et brun, cherche refuge dans l’encoignure d’un appentis, sommaire abri entre deux errances.

Hier, nous riions encore à la voir s’obstiner à couvrir, lourde et gauche, le coteau blanchissant. Avant l’aube, elle nous enchantait toujours autant de ses tourbillons, poussières d’étoiles courant au firmament vers un croissant de lune fléchissant. A midi cependant, le frimas glaçait déjà notre béatitude enfantine et quelques rides lasses déformaient nos visages rieurs. Ce soir, nous pleurons ceux que l’avalanche sans coup férir nous a enlevés : en ce siècle qui s’en va la montagne reste maîtresse de son âpre territoire et lourd est le tribut que payent toujours ceux qui s’aventurent à l’oublier.

Qu’il est loin le clic dérisoire d’une souris que l’on active, ici la mort n’a rien d’une virtuelle randonnée, lorsque les colonnes des guides s’élancent vers leurs missions alpines, la Faucheuse guette les moindre faux-pas des cordées. A toi, chamoniard prêt à te battre sans relâche et à tes compagnons aux corps et aux coeurs blessés, à vous Amis, ces quelques mots ont la douloureuse tâche d’esquisser un geste pour vous consoler.

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4 février 1999 (Genève, Suisse)

Je vous sens déçu, Monsieur…

J'errais serein, passant tranquille, l'air guilleret, la foulée claire, plein d'enjouement, d'alacrité, par les chemins, les voies paisibles, vif arpenteur primesautier, tournant ici, bifurquant là, explorant libre les rues perdues de notre ville. Le soleil frais de fin d'hiver guidait mes pas sans insister. L'oiseau piailleur, mouette rieuse, accompagnait bruissement sourd mon pas léger. La brise allègre troublait le lac, humeur joyeuse, risée fragile, sybarite ailée onde invisible.

Quand soudain je l'aperçus à sa fenêtre.

Intemporelle apparition. Vue de l'esprit, imaginaire ? Telle la Judith du grand Gustav elle flottait parmi les fleurs, fresque aquatique, douce sirène regard mi-clos. Qu'observait-elle depuis là-haut ? Me guettait-elle sans le savoir ? Quel soupirant sous son balcon récitait donc en gémissant quelque vers rude pour l'attirer ? De ses doigts gourds un lourd cordage fin écheveau naissait pourtant et s'envolait vers le zénith à la recherche de cette enfant.

Béat, charmé je me figeai tétanisé. Rêve incarné, elle me parlait et son sourire délicat m'enveloppait de mille arômes évanescents. Les yeux brûlants, durant des heures je la fixais, statue de sel. Ses joues peut-être, trop métalliques ? Ce rouge à lèvres, trop chatoyant ? Ou ce regard, trop féerique ? Un signe flou s'en vint à sourdre de ma torpeur: j'étais berné par ma candeur. En fait de rêve, femme idyllique, ce n'était là qu'un pâle clone informatique. Pas de tendresse ni de douceur mais un robot cybernétique. Cette fenêtre sur l'avenue n'était qu'un piège numérique pour les songeurs ingénus glissant sans but dans la blancheur de leurs nuits.

Pixel moqueur, octet menteur, l'heure a sonné des grands manipulateurs.

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28 janvier 1999 (Genève, Suisse)

Baguenauderiez-vous l'esprit musard, Monsieur ?

Flâner, tudieu ! Moussaillon, mes yeux clos t'en laissent accroire, il semble... Pourtant je ne lambine guère, je vais bon train, mon pas ailé brûle preste et vif le pavé qui s'efface conquis et je glisse, grand cormoran fendant la houle, le long de l'avenue. Délaissant Saint-Martin sur les hauteurs ensommeillées de la ville, je longe l'ancienne gare et bifurque par le jardin public puis la poste avant de plonger à nouveau vers le tumulte automobile et commerçant.

Déjà, je te perçois, je te guette, mon regard se projette au-delà des passants, ombres furtives à peine entrevues et il franchit course hâtive les structures, obstacles lourds qui s'évanouissent pourtant. Tu es là, proie incertaine et mouvante qui si souvent, Artémis triomphante, nous échappes, inverses les rôles et nous pourchasses alors à ton tour en grondant. Si le regard ne t'appréhende point encore, l'ouie s'enivre déjà de la tessiture de ton chant, vague sourde et profonde qui m'engloutit avidement, alors qu'au loin un clocher interpelle pour l'Angélus du soir les croyants. L'odorat très bientôt sans retenue s'enflamme et goulûment j'inspire l'iode, le sable, le sel, les algues et le goémon de laisse sur l'estran.

Je cours sans retenue, j'y suis, je ris aux mouettes vagabondes, aux navires, aux esquifs, aux chalutiers conquérants. Les embruns atlantiques caressent mon visage, la plage crisse sous mes pas enfin sereins, presque alanguis, nonchalants. Et ressac de briser la vague, et galet de rouler sur la grève. Et vent d'est de courber la houle dans le couchant. Là-bas, barque solitaire glissant vers la nuit, emportée par la brise du soir, un pêcheur fredonne un chant euzkarien : Biarritz s'endort.

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21 janvier 1999 (Genève, Suisse)

Votre courrier électronique, Monsieur !

Mi-confus, mi-hilare sous cape je me gausse, le rire m'envahit mais la voix point ne hausse, je ne veut pas troubler mon brave serviteur. Sur un plateau d'argent, origami parfait, un feuillet de papier attend mes réactions. Combien ces paradoxes sont source de bonheur: mon cher Flavius guindé, tenant à bout de bras, vestige du passé, un plateau familial berceau de mon courrier. Sur cet objet ancien finement armorié, aux decors travaillés, un velin sans valeur, modernité confuse, opiniâtre me nargue car me voilà branché. Servile ordinateur ou serviteur zélé? Déjà il faut choisir entre humaine chaleur d'un compagnon discret et interface froide d'un cerveau étranger. Changer mon serviteur création poétique contre un ordinateur illusion numérique?

Où est passé l'André qui arpentait la ville ses lettres à la main tirées d'une sacoche qui sentait le vieux cuir? Son vélo deglingué existe-t-il encore ou fut-il recyclé pour quelque noble cause? Toi mon ami facteur qui irritais mes chiens je n'entends plus ton pas muser dans le chemin qui menait à la ville. Te souvient-il du blanc, cette piquette ambrée que toi seul acceptais de partager le soir à l'abri des cyprès? Les chiens nous trouvaient gris, les loups nous voyaient noirs mais dès potron-jaquet ta chemise cinabre enflammait l'horizon, rougeoyante campagne.

Pourtant déjà au loin ton image s'estompe, ta casquette s'envole dans la brise légère des souvenirs heureux.

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14 janvier 1999 (Genève, Suisse)

Quel froid ce soir, Monsieur !

C'est comme un kaléidoscope éclaté, un fragment de miroir, de prisme indélicat, arrogant ou moqueur qui capte la lumière blanche de ce soir genevois, l'emprisonne, l'enserre et puis ne la libère qu'une fois transformée, multitude dévoilée de couleurs assemblées, anthologie diaprée. Parcelle d'infini au parcours cent fois brisé, happée, laissée, reprise, glissant au gré du vent entre alpage et stratus, tu piques mon visage, insecte de l'hiver, puis disparaît soudain : mon souffle chaud vainqueur désagrège tes angles de cristalline géomètre, fanfaronne déçue.

Voilà la nuit passée, le coteau qui s'éveille, en silence, étouffé, comme des voix de nonnes, chuchotées et discrètes.

L'échine fatiguée à l'aube je m'acharne à frayer mon chemin, un vent coulis me nargue, un de tes grands alliés. Comment toi particule, misérable poussière, brisure d'univers, volatile, éphémère t'amoncelles-tu ainsi et viens bloquer mon huis dans ta prison glacée? Mon pas n'est plus si sûr, mon geste devient gauche, grotesque équilibriste aux gestes saccadés je lutte, glisse et tombe sur ton tapis nacré.

C'est un éclat de rire, enfance retrouvée : adieu le vent, la nuit, l'effort, le froid, la grogne, mes yeux clignent de joie découvrant enchantés la neige de l'an neuf!

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7 janvier 1999 (Genève, Suisse)

Nous sommes jeudi, Monsieur.

Oui, jeudi, je sais bien. Le premier de l’an neuf. Mais déjà la semaine s’effrite, s’effiloche et emporte avec elle le mois, l’année, le siècle qui soudain se sent veuf de ces journées passées, oubliées ou chassées, disparues corps et âme, englouties à jamais.

Pourtant. Pourtant au loin là-bas le Mont Blanc nous sourit, comme il frissonne d’aise, ravi de la douceur d’un hiver capricieux. Tu souris toi aussi aux sommets dégagés, épaules dénudées, douce béatitude. Ce soir la cheminée n’abrite pas de braises, point n’est besoin de feu. Ton regard enjoleur me réchauffe le coeur, étole de velours, de soie, de cachemire.

Au diable ce vieux siècle et bonjour à la vie. Que vienne l’an deux mille, qu’il soit tendre, qu’il soit doux, acéré ou ingrat. J’en ai assez d’attendre impatient sa venue attablé au soleil de notre Vieille Ville. Sers nous donc un cognac, une poire, une fine, fidèle serviteur, complicité divine et trinquons à l’an neuf sans vraiment nous en faire, les soucis attendront ou le siècle ou l’enfer ! Pour penser à demain, n’oublions pas ce soir. Si un an ce n’est rien, ce jour est tout espoir.

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Mise à jour : 15 octobre 2002
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