Chroniques ¡ Tango !


16 janvier 2002 (Buenos Aires, Argentina)
Un, deux, trois, quatre, cinq...
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze,
treize...
Un, deux, trois, quatre, cinq...
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze,
treize...
Un, deux, trois, quatre, cinq...
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze,
treize...
Quelle drôle de comptine, Monsieur !
Il ne rit pas pourtant. Il se tient debout là, las, dans le couloir. Ses
mains glissent, fragiles, sur son col blanc. Il aperçoit dans le miroir
les portraits légendaires de ses compagnons de misère... Photos dédicacées,
avec amour collectionnées. Amis perdus, comme pendus et sacrifiés. Noires journées. Carlos, Oswaldo, Aníbal, Francisco, Julio et Libertad. A ce nom,
il frémit. Libertad... ¿Que sucedió? Argentine, Argentine, comment t'es-tu
empêtrée dans cette comptine ? Treize jours, cinq présidents. Treize
jours, cinq présidents ! Pouvait-on imaginer échec plus cuisant ?
Il doit sortir maintenant. Depuis vingt ans, par dévotion, il respecte
la mémoire de celle qu'il emporta un soir d'automne, entre une valse et un
tango, dans la lumière rouge du Viejo Correo. Laura, Laura mía... Laura qui,
à l'aube d'un janvier, vers d'autres cieux s'en est allée. Jaime danse, se
laisse porter par les silences, ferme les yeux et rêve d'elle, ô souvenir
qui ensorcelle. Il réajuste sa cravate, serre les poings, prêt à sortir
mais il hésite, comment mentir à ce regard ? Laura, tu règnes aussi sur ce
couloir, en blanc et noir.
No, querida, pas de Confitería Ideal, ce soir. Adieu chaussures noires
et rouges, la douce mélodie des corps qui bougent, Buenos Aires n'a plus
la tête à danser. Plus que des larmes à sécher, des blessures béantes à
panser, tous ces affronts qu'il faut venger. La colère, trop longtemps rentrée,
hurler. Place de Mai, les casseroles, lacrymogènes dans les rigoles. Sous le
pavé du Corralito, toute la fange, la corruption. Et face à nous des hommes
en armes. Plus de danseurs, chanteurs de charme...
Tout est fini, non ?
En un viejo almacen del paseo Colón nos juntamos ayer para salvar una
ilusión, saltimbanquis perdidos en la noche porteña. ¿Quién salvara
Argentina de esta maldita miseria?
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6 octobre 2001 (Crozet, France)
A Metin Yazir
A Jacques et Sylvia
Qui est ce danseur, Monsieur ?
Un pas sur la piste, un pas discret, qui fuit sur la piste de tes regrets, ton regard d'artiste s'est mis à couler, c'est le tango triste des exilés. Tu cours la planète les yeux rieurs, tu hoches la tête, tendre et moqueur mais lorsque ta quête hurle sa douleur, plus rien ne t'arrête, pas même nos pleurs. Tu te joues de la vie, te ris du temps, comme tu danses tu vis et ton printemps dure à l'infini, danseur et gentleman. Passager de la pluie, aux yeux de flamme, tu grises quand tu souris toutes les femmes que tu frôles la nuit, danseur et gentleman.
Tu cours la planète les yeux rieurs, tu hoches la tête, tendre et moqueur mais lorsque ta quête hurle sa douleur, plus rien ne t'arrête, pas même nos pleurs. Passager de la pluie, aux yeux de flamme, tu grises quand tu souris toutes les femmes que tu frôles la nuit, danseur et gentleman.
Un pas sur la piste, un pas discret, qui fuit sur la piste de tes regrets, ton regard d'artiste s'est mis à couler, c'est le tango triste des exilés. Si l'amour existe, si c'est bien vrai et si cette piste peut y mener, ami, toi l'artiste alors je croirai qu'un chemin existe pour les exilés. Je rirai de la vie, j'aurai du temps pour courir à l'infini et mon printemps durera toute la nuit, danseur et gentleman. Passager de la pluie, aux yeux de flamme, tu grises quand tu souris toutes les femmes que tu frôles la nuit, danseur et gentleman.
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21 septembre 2001 (Genève, Suisse)
Regardez ce sourire, Monsieur !
Au bord de la piste, attentive, toutes antennes dressées, elle observe, enlacés, les couples de danseurs.
Qui est à la milonga, ce soir ?
Les femmes, d’abord…
Mmm… Elle est belle, dis-donc. Voyons, que porte-t-elle ? Ce maquillage, tout en mystère ! Et sa coiffure, tout en douceur ! Tiens, pourquoi danser ainsi la joue offerte sur son épaule ? Cette inconnue, là-bas ? Ah, une argentine ! A son amie, en aparté : et cette brune, avec Mario, la connais-tu ? Où diable a-t-elle pu dénicher ce foulard noir qui virevolte pendant les tours, arrachant de fugitives parcelles de lumière à la pénombre et les projetant de table en table, à en rendre jalouses les autres chasseresses regroupées autour de l’arène parquetée ?
Puis son regard s’aiguise un peu plus.
Les hommes…
Leur allure, leur port de tête, leur abrazo aussi, leurs pas, un peu. Puis ces mêmes questions. Leur élégance ? Oui… Jolie, cette écharpe en soie blanche. Et leur parfum ? Ah, ces lotions aux senteurs suaves et trop sucrées qui envahissent votre espace et vous entêtent ! Leur générosité, leur écoute : sont-elles reines ou faire-valoir ? Leur indulgence, leur aura : pourra-t-elle vibrer à leur contact, entre leurs bras, portée par leur inspiration et celle de la musique ?
Que de questions fusent soudain, pour trois petits pas, un tour, quelques secondes, éphémère émotion !
Elle se chausse, soudain pressée. Au loin là-bas, un hidalgo, cara de tango, d’un seul coup d’œil lui signifie l’invitation qu’elle espérait. Il n’est plus l’heure ni d’attendre ni d’observer, dans l’arène soudain trop lumineuse, il lui faut se lancer !
Adieu tigresse, loin chasseresse, bonjour tendresse, gente déesse…
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04 août 2001 (Genève, Suisse)
Quelle est cette mélodie oubliée, Monsieur ?
Initiation...
Curieux, j'écoute. Ce sont tout d'abord les violons qui m'expliquent, à leur
façon, le sens de la vie. Brièvement, pourtant, comme s'ils me savaient
prêt. Une blanche, puis deux, une autre, qui se transforme. Une âme, un
coeur, une respiration qui m'entraîne, m'enivre, m'engloutit. Pour
disparaître aussitôt. Mais alors...
Invitation.
Je perçois, invite à la déchirure, s'élevant d'entre les cordes frottées par
une clique d'archets las, harassés, sourdre la plainte d'un bandonéon frêle
qui, dans sa volonté résignée de cesser d'être, m'incite a contrario à
survivre, critique de la raison objective, à m'élever de la fange, à
m'arracher de ces bas quartiers portègnes auxquels le destin s'acharne à
m'attacher, boca goulue et avide de mes chairs. Puis encore...
Exaltation !
Ecoute, bois, respire, porte en toi, éternelle enceinte qui ne saurait
mettre bas. Ce saxophone frileux, à la voix rauque comme brisée, à bout de
souffle, agonisant et pourtant si généreux. Miguel de Caro nous emporte au
gré de sa souffrance, esclaves de son art sublime, magnifié, et nous nous
laissons faire, envoûtés. De son errance chromatique meurtrie, l'artiste
envahit l'espace et mes mains, moites et agitées de sursauts inconnus,
enserrent ma tête qui, sans savoir, sans vouloir, va et vient.
Sous la baguette du maître, l'instrumentiste hagard, sublimé par la passion
dévorante de son astorienne partition, mante religieuse qui le ronge et se
nourrit de ses sucs, s'égare, se meurt, revit soudain et, souffle haletant,
susurre une ligne mélodique dont il ne connaît la source mais dont il sait,
à coup sûr, qu'il ne pourra plus se passer.
Miracle, enfin.
Oblivion... La mélodie de l'oubli. Ressuscitée. Retrouvée. Renaissance. Duo
de souffles. Un dernier accord et l'anche de bambou de se briser sur le bec
de métal doré, le bandonéon de s'abandonner, épuisé. L'artiste expire avec
son souffle emporté. Mais la mélodie survit, à jamais, dans mes tripes,
gravée.
Piazzolla triomphe et sur les visages défaits j'observe, en m'effaçant,
comme un air de libertango.
Sérénité. Et aussi, oui, liberté.
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25 juin 2001 (Genève, Suisse)
Un pas sur la piste, Monsieur ?
Ah ! Flavius, tu t’avances bien vite…
Combien d’heures à frémir, combien d’heures à souffrir, avant d’oser fouler, d’effleurer ce parquet ? Tu te sens ridicule, te lances puis recules, n’oses la regarder, ni son regard croiser.
Ça y est, plein de courage, comme face à l’orage, à affronter la salle, tu te décides enfin… Aïe !
La musique s’emballe, des espoirs c’est la fin. Tu la voulais tango pour mesurer tes pas mais tu fuis malhabile les airs de milonga.
Soudain, soudain…
Soudain c’est une valse, ton cœur bat la chamade. Tu te lèves, hagard, hardi mon camarade, pour constater, pantois, que c’est dans d’autre bras que ta belle a choisi d’évoquer Di Sarli ! Regarde comme ils dansent, se posent puis s’élancent, une main sur sa nuque elle caresse le ciel et leurs pupilles brillent comme des arcs-en-ciel.
Transi dans la pénombre, tu gémis poings blanchis et jures à perdre haleine : c’est blottie sur ton sein, que l’égérie tantôt, ta main guidant ses reins, trouvera son bonheur. Faisant fi de tes peurs, te dressant – ¡ Vamos, hombre ! – tu la mèneras, reine, luciole dans la nuit, au sommet du tango !
Hélas !
Déjà, la Cumparsita et ses notes légères envahit la milonga. C’est la nuit qui s’achève, avec elle tes rêves, qui partent en poussière. Les danseuses s’égaillent, les boulangers s’éveillent. Toi, pauvre cavalier, perdu, désarçonné, te promets que demain, tu danseras… enfin !
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Mise à jour : 15 octobre 2002
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